AVEC LE DÉCLIN DU COURRIER ET L’AVÈNEMENT DU TOUT-NUMÉRIQUE, LE NOMBRE DE COLLECTIONNEURS A FONDU. MAIS LA POSTE COMME LES ASSOCIATIONS MULTIPLIENT LES INITIATIVES POUR RAJEUNIR CE LOISIR.
Stéphane Kovacs (article du Figaro voir les sources à la fin de l’article)
On peut désormais l’exhiber comme un bijou, enchâssé dans une broche argentée. Le gratter un peu, pour en humer les effluves de chocolat ou de croissant chaud. Ou même, « innovation mondiale » de La Poste fin 2025, le flasher avec son téléphone, pour, grâce à l’intelligence artificielle, découvrir la vie de Winston Churchill ! Qui a dit que collectionner les timbres n’était plus qu’un passe-temps ringard réservé aux retraités ? Si, à l’heure des courriels, des « snaps » et des messages vocaux, cette passion s’est un peu éteinte, la philatélie fait tout pour tenter encore de coller à son époque.
« Qu’est-ce qui peut pousser des centaines de milliers de personnes de par le monde à collectionner ces petits bouts de papier, à les ranger soigneusement dans des albums, les étudier, les échanger, les présenter au public lors de manifestations ou les exposer lors de compétitions spécialisées ? », interroge la Fédération française des associations philatéliques (FFAP) sur son site. Il y a ceux qui les collectionnent pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des œuvres d’art en miniature. D’autres seront sensibles aux sujets qu’ils représentent. D’autres enfin seront plutôt intéressés par l’histoire dont ils témoignent… Devenir philatéliste, c’est facile et peu cher, il suffit de regarder dans sa boîte aux lettres.
Sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus grand-chose dans les boîtes aux lettres. À part quelques colis Vinted aux bordereaux pré-imprimés et une poignée de courriers administratifs aux enveloppes toutes fades. La Poste a distribué 5,16 milliards de plis en 2025, contre un peu moins de 13 milliards en 2014. Elle prévoit d’en distribuer seulement 3 milliards par an à l’horizon 2030.
Chaque année, l’imprimerie Philaposte de Boulazac, en Dordogne, seul lieu de production de La Poste, édite 1 milliard de timbres, timbres fiscaux et documents administratifs. Trois fois moins qu’il y a dix ans. À tel point qu’elle est amenée, aujourd’hui, à se diversifier. Depuis fin mars, c’est vers la filière vins et spiritueux qu’elle a décidé de se tourner : Philaposte grave désormais des étiquettes sécurisées et interactives pour des bouteilles de vins ! Avec un procédé particulièrement novateur, qui inclut une IA conversationnelle, permettant par exemple d’avoir des informations sur le vignoble, ou d’accorder au mieux le vin avec ses plats…
Dans ce monde de plus en plus numérique, le courrier et, avec lui, les philatélistes, sont-ils en train de disparaître ? La France, qui comptait, en 2013, 630 associations au sein de la FFAP, n’en recense plus que 450. Et ses 30 000 membres ont diminué de moitié. Des chiffres qui ne comptabilisent certes que les adhérents, et oublient les philatélistes du dimanche… Quant aux jeunes, « une des priorités de la fédération », leur nombre a fondu, de 10 000 à environ 2 000, aujourd’hui, dans les associations philatéliques.
« L’amour du timbre et de l’histoire postale, les fabricants d’albums et de catalogues, ça marche très bien, relève Philippe Lesage, président de la FFAP depuis 2021. Mais notre souci, c’est de diffuser notre passion auprès du public. Dans les années 1980-1990, il y avait des clubs de philatélie dans les écoles, un maillage territorial important. Aujourd’hui, c’est devenu difficile d’intervenir en milieu scolaire. Quant à nos manifestations, toujours gratuites, comme la Fête du timbre ou Timbre passion, qui nous permettent de montrer toute la portée artistique de la philatélie et de recruter de nouveaux membres, elles sont de plus en plus compliquées à organiser : les tarifs des salles sont devenus prohibitifs dans les métropoles, et toute l’organisation, le transport, le stockage de nos vitrines, ce n’est pas évident pour des bénévoles dont la moyenne d’âge augmente… »
Tous accumulent les anecdotes démontrant la méconnaissance dans les nouvelles générations. « Comme cette réceptionniste qui m’accueillait à l’hôtel, raconte Philippe Lesage : “Ah, vous faites partie du groupe de Philadelphie ?”. Je me souviens aussi de ce gamin d’une dizaine d’années, à l’entrée de la Fête du timbre, qui interrogeait son copain : “C’est quoi un timbre ?” — “Bah, c’est ce qu’on met sur les cartes postales”, répondait l’autre ». Mais combien d’enfants envoient encore des cartes postales ?
Conçu pour donner aux élèves le goût de l’écriture et de la correspondance, le programme « J’écris, je timbre » est l’un des projets éducatifs et ludiques mis en place par l’Association pour le développement de la philatélie (Adphile), agréée par le ministère de l’Éducation nationale, chargée de « promouvoir le loisir philatélique pour ses multiples vertus pédagogiques, récréatives et intergénérationnelles ». Près de 3 000 classes du CP au CM2 s’échangent ainsi des cartes postales. « Il est vrai que la transmission ne s’est pas faite automatiquement, comme dans les générations précédentes, admet Alexandra Bardet, directrice de l’Adphile. Redonner envie, c’est plus que jamais d’actualité ! On observe un récent regain de la carte postale et des activités qui font lever les yeux des écrans, comme le puzzle. Alors on essaie de ne pas louper le coche ! »
Timbres olfactifs, saupoudrés de cristal comme sur la vignette Baccarat, sortie en 2014, ou bien dotés d’une intelligence artificielle, comme le premier timbre « parlant » au monde, à l’effigie de Winston Churchill, l’innovation est constante. « A contrario de nombreuses collections qui ne sont qu’une simple mode comme les pin’s et autres télécartes, la collection des timbres perdure depuis plus d’un siècle, fait valoir Alexandra Bardet. C’est comme un héritage que l’on reprend de génération en génération en y apportant ses découvertes, ses idées… »
Combien d’albums dorment-ils encore abandonnés dans la poussière d’un grenier ? Les professionnels de l’expertise et de la vente affirment recevoir en continu des collections héritées ou oubliées à estimer. « Les longues périodes de confinement m’ont fait replonger dans mes 25 albums, que j’avais commencés à 7 ou 8 ans auprès de mon grand-oncle, témoigne Cédric, 47 ans, cadre dans le sport. Classée par pays, cette collection m’avait appris tellement de choses, notamment en géographie ! Mais chez mon beau-fils de 13 ans, ça n’a rien déclenché ; il préfère les cartes Pokémon… Pour l’instant, c’est trop difficile de vendre ces albums. Mais comme ils prenaient trop de place chez moi, je les ai apportés au bureau, pour en faire profiter les collègues ».
Après le Covid, « on a vu des trentenaires et quadragénaires revenir vers les négociants pour reprendre leur collection, abonde Paolo Salvatori, président de la Chambre syndicale française des négociants et experts en philatélie (CNEP). Ça a créé un engouement, parfois même intéressé les enfants. Le drame de la philatélie, c’est que les gens, à un moment, arrêtent… »
Lors de ses cours devant les élèves commissaires-priseurs, Louis-Édouard Behr, expert pour les ventes aux enchères, prévient d’emblée : « Ne choisissez pas cette spécialité ; je suis le dernier ! ». « Aujourd’hui, le milieu du timbre est compliqué : comme pour le marché de l’art, tout ce qui n’est pas extraordinaire a du mal à se vendre, indique l’expert de 32 ans, qui a repris la maison Behr, créée par son arrière-grand-père. On s’imagine que la collection qu’on a démarrée dans l’enfance a forcément pris de la valeur cinquante ans plus tard, parce que les timbres sont vieux. En fait, pas du tout. Il faut savoir que 99 % des timbres valent zéro ».
Le portrait-robot du philatéliste ? « Un homme, retraité, un peu introverti, passionné d’histoire et de culture, décrit Louis-Édouard Behr. Des gens qui, pour leur retraite, n’ont pas envie de golf ou de voyages, et se replongent dans la collection de leur enfance, ciblée sur les colonies, les tableaux ou les animaux. Nos plus jeunes acheteurs ont 55 ans. Car la collection de timbres, c’est très chronophage… Mais sa plus grande force, c’est qu’on peut apprendre plein de choses en s’amusant, sans bouger de chez soi : plus de 80 % du commerce se fait désormais sur internet ! Et l’on peut démarrer avec un budget de 20 euros par mois. »
« Aujourd’hui, il y a un phénomène extraordinaire, c’est le NFTimbre (constitué d’un bloc de timbre physique et de son jumeau numérique intégrant animation visuelle et bande sonore, NDLR), explique Renaud Varga, secrétaire général de la CNEP et gérant du magasin Vincennes Philatélie. Ces jeunes, entre 25 et 40 ans, on ne les a jamais vus dans nos boutiques. C’est une autre strate de clientèle, qui viendra à la philatélie classique. Et puis ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de courrier qu’il n’y a plus de philatélie ! Le nombre de plis affranchis avec de beaux timbres augmente régulièrement, autour de 15 % par an ; on a installé dans tous les bureaux de poste des vitrines avec de beaux timbres. De petits entrepreneurs m’en achètent maintenant : ils ont remarqué, me disent-ils, que cela avait un impact sur leurs courriers, que les gens ne jetaient pas directement à la poubelle… »
Au club philatélique de Dinan, en Bretagne, qui se réunit tous les premiers et troisièmes samedis de chaque mois, la moyenne d’âge est de plus de 70 ans. « J’ai repris la présidence en 2023, et on est passés de 19 adhérents à 31, dont quatre femmes, indique fièrement Didier Moreau, 64 ans. Les nouveaux sont tous de jeunes retraités. Ce vivier-là, on va l’avoir encore pendant une quinzaine d’années. Mais après, si l’on n’arrive pas à capter des jeunes, ça va être problématique… Moi, j’ai fait le choix de faire le maximum d’expositions, pour récupérer un adhérent de temps en temps. De nous ouvrir, aussi, à la carte postale. Et puis on a créé un blog… »
Comme la plupart des « timbrés » de sa génération, Didier Moreau a commencé en sixième. « Le mercredi, on allait dépenser notre argent de poche chez le petit marchand du coin, se souvient-il. J’ai vraiment collectionné jusqu’à 19 ans, puis j’ai continué à ramasser quelques timbres. Quand mes enfants ont eu 10 ans, on a ouvert le carton. Moi, j’y ai repris goût, ma fille a collectionné pendant trois ou quatre ans. Aujourd’hui, ses albums sont toujours à la maison. Et quand je lui ai parlé de s’en séparer, elle m’a dit non. Il y a peut-être un espoir, alors… »
Comment donner envie aux plus jeunes d’aller rechercher au grenier l’album du grand-père ? Et de soulever ces pages de papier cristal qui crissent quand on les tourne ? Depuis un an, l’association Adphile a « réinvesti les réseaux sociaux avec une ligne éditoriale très moderne ». « Il faut que ça soit instagrammable, insiste Alexandra Bardet. En juin, par exemple, au Salon mondial du timbre, 9 timbres seront cachés ; il faudra les trouver et les scanner pour gagner un lot. » Une étude prospective vient d’être lancée, pour imaginer ce que sera « la suite de la philatélie, dans la prochaine décennie ».
Sources : le Figaro
article Mercredi 22 avril 2026 à 09:47
https://kiosque.lefigaro.fr/reader/c290540d-43a7-4a54-8562-88dd9a57cd0f?origin=%2Fcatalog%2Fle-figaro%2Fle-figaro%2F2026-04-22 1/9
